- Pourquoi NINE ?
- Parce que HUIT ET DEMI.
- Ah bon ? Mais pourquoi HUIT ET DEMI ?
- Parce que HUIT ET DEMI était le huitième film et demi de Federico FELLINI, la moitié indiquant un court-métrage. Et que NINE est une comédie musicale inspirée par HUIT ET DEMI.

Comme tous les grands poètes, Fellini fut un semeur. Son influence excède le cinéma. Peintres, décorateurs, écrivains, musiciens entrent avec volupté dans son monde puissant. Permi les avatars des ces inspirations, un objet est devenu célèbre, NINE, qu’écrivirent le dramaturge Arthur KOPIT et le musicien Maury YESTON au début des années 80. Fellini fut-il surpris d’avoir inspiré un théâtre musical, genre que, comme le cirque, il adorait avec cette volupté nostalgique qu’il ressentait pour tous les spectacles appartenant au monde d’avant le cinéma ? En tout cas, il aima l’oeuvre que les auteurs vinrent lui jouer à Rome.

NINE me semble marquer une étape importante dans l’histoire de la comédie musicale. Par WEST SIDE STORY, le genre s’était modernisé, il était résolument rentré dans son époque; par NINE, il atteint l’âge adulte. De même que Fellini avait, dans son film, modifié la structure traditionnelle du récit, mêlant le fantasme à la réalité, ou plutôt montrant la réalité du fantsme, NINE fait éclater les notions d’espace, de temps, de logique de récit, transforme la scène en lieu mental où femmes réelles, femmes fantasmées et femmes du passé se mêlent et se rencontrent autour du héros.

De quoi s’agit-il?

C’est l’histoire d’un homme, tout simplement, un homme qui rêve, qui a peur, qui s’angoisse, qui doute, qui tombe, qui se relève, qui aime les femmes mais qui les fuit, qui croit en Dieu mais surtout au Diable, un homme lâche et courageux, cruel et tendre, léger et profond, un homme comme tous les hommes ! Guido CONTINI a quarante ans, une réputation de génie cinématographique, mais il se trouve en pleine dépression nerveuse. Obligé par les circonstances à travailler, il n’arrive pas à mettre de l’ordre dans ses idées. Pour qu’on le laisse en paix, il fait et dit n’importe quoi. Il ment à sa productrice à laquelle il assure que le scénario est déjà écrit, il promet de rôles, il hésite sur le film et trompe de plus en plus mal toutes les femmes de sa vie. Luisa son épouse, Sandra sa maitresse, Claudia son actrice. Il retourne souvent dans son passé, comme pour y chercher des excuses ou des forces, et il y retrouve les deux Femmes Fondatrices : la Mère et la Putain.

Toutes les deux l’ont mises au monde. A la Mère, comme tout mâle latin, il adresse une dévotion respectueuse qu’idéaliste, ne lui prête aucun défaut, bref, un amour irréel. A la Putain de son enfance, l’énorme et belle Saraghina, il revient sans cesse, car c’est par elle qu’il a découvert le péché, le péché miraculeux, celui par lequel on vit.

Au milieu de ce désordre intervient l’Eglise, l’inquiétante et culpabilisante Eglise, avec ses rites, ses peurs, ses cloches au chant de bronze, cette Eglise romaine dont on souhaiterait qu’elle joue le rôle de mère et qui se contente souvent de celui de marâtre.

Guido jouit et souffre d’être un homme. Autour de lui, les femmes se montrent sincères, elles se révèlent comme elles sont, et non telles qu’elles voudraient être. La fausseté serait-elle l’apanage de la virilité?

A la fin de la pièce, Guido trouve enfin à se régénérer dans l’échec. C’est lorsqu’il ne peut achever son tournage, lorsqu’il perd toutes ses femmes, qu’il réalise enfin qu’il doit cesser de mentir, de se vouloir autre qu’il n’est, d’accepter ses limites. Ses peurs, ses complexes, ses angoisses, sont aussi sa richesse. Il ne doit pas fuit la confusion, car la confusion, elle-même, est la vie.

Comédie adulte sur un adulte qui aurait peut-être préféré garder neuf ans, NINE, à sa dernière note, nous laisse joyeux et libérés. Comme Fellini lui-même après HUIT ET DEMI qui crée JULIETTE ET LES ESPRITS, nous sortons de la contrainte abstraite et rationnelle du noir et blanc, d’un monde qu’on voudrait maîtriser, pour rejoindre la fantaisie, le délire, un univers de couleurs enchantées.

ERIC-EMMANUEL SCHMITT


L'histoire