Inaugurées le 13 septembre 1872,
les nouvelles Folies étaient dignes d'être comparées
à leurs illustres aînés anglais, I'Alhambra de
Londres en particulier, dont elles exploitèrent très
heureusement le genre. Tous les soirs, à huit heures, se donnaient
des spectacles dansés et variés. Opérettes, intermèdes,
pantomimes gymnastes, ballets et tours de chant alternaient sous la
direction du maître Olivier Métra "dont les cheveux
crépus-grisonnants, entourant une longue physionomie exsangue
caractérisée par des lèvres de mulâtre",
étaient connus de tout Paris. Aux Folies, aucun espace n'était
clos : pendant les représentations, le public allait et venait
entre la salle et le hall, au promenoir, des groupes se formaient,
discutaient, gagnaient le bar et s'asseyaient pour consommer. Mais
l'attrait essentiel des Folies, celui qui, sans doute contribua le
plus à établir sa nouvelle réputation, était
le hall, impressionnant, décoré de plantes et de jeux
d'eau qui lui donnaient l'aspect d'un jardin à l'orientale.
Autant que sur la scène, le spectacle s'y déroulait,
souvent improvisé, hors les attractions, par le public qui
y déambulait et les dames de petite vertu qui le hantaient.
L'atmosphère de cet endroit où partout il se passait
quelque chose, est restituée d'une façon saisissante
par l'écrivain naturaliste Joris-Karl Huysmans dans ses "croquis
parisiens" publiés en 1880 : "Le
jardin, avec ses galeries du haut, ses arcades découpées
en de grossières guipures de bois, avec ses losanges pleins,
ses trèfles évidés, teints d'ocre rouge et or,
son plafond d'étoffe à pompons et à glands, rayé
de grenat et de bis, ses fausses fontaines Louvois, avec trois femmes
adossées entre deux énormes soucoupes de simili bronze
plantées au milieu de touffes vertes, ses allées tapissées
de tables, de divans de jonc, de chaises et de comptoirs tenus par
des femmes amplement grimées, ressemble tout à la fois
au bouillon de la rue Montesquieu et à un bazar algérien
ou turc Alhambra-Poret, Duval-Mauresque, avec une vague senteur en
plus de ces estaminets-salons ouverts dans l'ancienne banlieue et
ornés d'orientales colonnades et de glaces, ce théâtre,
avec sa salle de spectacle dont le rouge flétri et l'or crasse
jurent auprès du luxe tout battant neuf du faux jardin, est
le seul endroit de Paris qui pue aussi délicieusement le maquillage
des tendresses payées et les abois des corruptions qui se lassent."
Les Folies de Sari connurent un énorme succès. De grandes
attractions internationales y furent présentées, dont
l'acrobate américaine Leona Dare, célèbre pour
sa mâchoire d'acier, et les Hanlon-Lees, clownsmimes-gymnastes-musiciens.
Pour ces deux numéros, Sari fit réaliser par Jules Chéret
de très belles affiches publicitaires, ainsi que pour les nombreux
ballets de sa production dont la musique était dûe à
Léon Vasseur, qui, en 1879 remplaça
Métra à la direction d'orchestre. La "diseuse"
Anna Judic parut aux Folies sous Sari, et beaucoup d'autres chanteurs.
A la fin de 1880, I'idée vint à Sari
de changer le genre de son établissement pour le vouer à
des concerts de grande musique. Placé sous le patronage de
Gounot, Massenet, Saint-Saèns, Delibes, Joncherais et Guiraud,
le Concert de Paris, nouveau titre donné aux Folies, ouvrit
ses portes le 28 avril 1881. Les résultats
furent catastrophiques. Un mois plus tard, les Folies revenaient à
leur ancien genre. Mais Sari, à demi ruiné, avait une
autre passion : le jeu ! La faillite guettait. Le 19 novembre
1885, Sari, "ce dernier d'Artagnan du boulevard"
dira Yvette Guilbert, tomba.
Mises en vente le 31 août 1886 au prix de 252.000
francs, les Folies devinrent propriété de M. et Mme
Allemand, un couple de limonadiers marseillais qui, I'année
précédente, avait repris la Scala et s'apprêtaient
à racheter l'Eldorado, donnant ainsi le coup d'envoi d'une
petite révolution théâtrale. En effet, les trusts
directoriaux n'existaient pas à l'époque. Seul, Ducarre
possédait deux établissements, au demeurant saisonniers
: les Ambassadeurs et l'Alcazar d'Été.
Les Isolas, Dufrenne-Varna, Beretta-Volterra étaient encore
loin. En acquérant coup sur coup les trois plus importants
music-halls de Paris, les Allemand surprirent, d'autant qu'ils ne
paraissaient pas vraiment posséder les qualités requises
pour exercer ces fonctions. Lui, surtout modeste, effacé, neutre,
préoccupé par ses comptoirs et ses cuisines.
Mais il y avait Edouard Marchand à leurs cotés, qui
venait d'épouser leur nièce. Ce Marchand, père
de Léopold, le futur dramaturge, possédait à
fond la "science" du music-hall. Chercheur infatigable,
toujours par monts et par vaux, sur les pistes des plus sensationnelles
attractions, il donna les programmes les plus extraordinaires jamais
vus à Paris : les Frères Isola (illusionnistes), Nala
Damajenti (charmeuse de serpents), la Troupe Zoulou (véritables
Zoulous), la Famille birmane, le Kangourou boxeur, les lutteurs de
Stamboul, Tom Cannon (lutteur géant), Ira Paine (tireur américain),
Jack de fer (hercule), Sampson (briseur de chaînes), le Capitaine
Costenténus (tatoué de trois cent vingt figures d'animaux),
les Scheffers (acrobates), Cinquévalli (roi des jongleurs),
les Tableaux vivants du Palace-Théâtre de Londres, Little
Titch (nain transformiste anglais), les Griffiths (clowns), Baggenssen
(clown excentrique). Yvette Guilbert, tomba. |