C'est Marchand qui fit venir en France la première
troupe de girls : les Sisters Barrison. C'était en 1890.
"Leur galants exercices exécutés chaque soir aux
Folies Bergère attirent la foule. Qu'aime-t-on le plus en elles
? L'or pâle de leurs chevelures, la souplesse de leur taille,
la neige de leurs dents, le carmin de leurs sourires, la fraîcheur
un peu acide de leurs voix, leurs jambes frêles, le bouillonnement
capiteux de leur dessous ruchés et enrubannés ? Ce charme
ne s'explique pas. On le subit." (A. Brisson)
Autres découvertes de Marchand : la Cavaliéri,
la Tortojada, Caroline Otéro, Liane de Pougy, Emilienne d'Alençon,
les trois grâces de la Belle époque, et Loiè Fuller,
étoile des Folies dix ans durant.
Née aux Etats-Unis en 1862, Loiè débuta
chez Marchand en 1892. Ses danses serpentines firent
sensation. La technique était simple : vêtue de voiles
amples, elle évoluait dans un faisceau de projecteurs multicolores
; l'effet obtenu évoquait pour Jean Lorrain, "une chauve-souris
humaine enveloppée dans un suaire", pour R. de Montesquiou,
"un incendie au cour d'un grand volubilis". La Loiè
Fuller dont les cachets atteignaient des sommes énormes que
peu de vedettes touchaient à Paris, amena les foules rue Richer.
La plupart des étoiles de caf'conc' chantèrent aux Folies
: Paulus, Polin, Yvette Guilbert, Polaire et Gaby Deslys (à
ses débuts). Le 30 novembre 1886 est une date
historique pour les Folies. Ce jour marque, en effet, la création
de la première vraie revue à grand spectacle de l'établissement.
Lorsqu'elle en sut le prix (dix mille francs !), Mme Allemand en tomba
malade. Pourtant, "Place aux jeunes" de H. Buguet et G.
Grison, était bien peu de choses comparée aux revues
de la Belle Epoque. MM. Volterra et Varna, plus tard, durent en sourire
de pitié.
En septembre 1888, les Allemand firent entreprendre
de grands travaux de restauration : salle rehaussée de dix
mètres, construction d'un amphithéâtre, agrandissement
d'un bar aux galeries, pose de ventilateurs, etc. Sous le règne
Allemand-Marchand, les ballets constituaient la spécialité
des Folies : plus de cinquante y furent créés, les deux
tiers sur des arguments de Justamant et Mariquita, mis en musique
par Louis Desormes ou Louis Ganne. Qui était Mariquita ?"
Il n'y avait pas de maîtresse de ballet qui fut comparable à
celle que Louis Delluc devait appeler le Fokine français. Elle
connaissait les danses de toutes les époques et de tous les
pays. Où les avait-elle apprises ? Elle ne le savait pas. Qui
était-elle ? Elle l'ignorait. Trouvée sur une route
des environs d'Aumale, en Algérie, au bord d'une fontaine,
comme Mélisande, elle avait été recueillie par
une femme qui passait. Cette femme était danseuse, et la petite
Marie sut danser avant que de savoir lire" (Albert Carré).
"Cette petite bonne femme imposait, en dépit de son exiguïté
physique. Elle se tenait très droite, ne perdant pas un pouce
de sa taille... Deux accessoires ne la quittaient jamais : son éventail
et son face-à-main. L'éventail, elle le tenait continuellement
de sa main droite : c'était son bâton de commandement"
(Cléo de Mérode).
La belle Cléo de Mérode fut la dernière folie
d'Edouard Marchand, officiellement directeur depuis le 7 avril
1894, date du retrait définitif de Mme Allemand. Nous
étions en 1901. Il n'était pas courant,
en ces temps, de voir une danseuse étoile de l'Opéra
se compromettre sur la scène d'un music-hall. L'évènement
suscita bien des remous. "A Paris, une lettre de M. Marchand,
directeur des Folies Bergère, m'attendait sur mon bureau ;
il me priait de passer le voir. J'étais intriguée, que
pouvait-il avoir à me demander ? Il ne supposait tout de même
pas que j'allais faire un numéro excentrique dans son music-hall.
Entre M. Marchand et moi, il ne fut pas du tout question de "numéro"
mais d'une création importante : il s'agissait du principal
rôle d'un ballet pantomime en trois actes" (Cléo
de Mérode). Pour ce ballet, Lorenza (R. Darzens-F. Alfane),
on fit faire une affiche (malheureusement anonyme) de la belle Cléo
sur pointes et en tutu classique.
Au seuil de 1902, Marchand, très malade, dut
cesser ses activités et vendre les Folies. Il traita, au prix
fort élevé de sept cent mille francs, avec les Fréres
Emile et Vincent Isola, ex-illusionnistes fameux, vus sur cette même
scène en 1886. Il ne restait plus que trois
ans de bail. Après maintes démarches, l'hospice des
Quinze-Vingts, sur intervention de Waldek Rousseau, alors président
du Conseil, consentit un nouveau bail de dix-huit ans, profitant toutefois
de ce renouvellement pour porter le loyer annuel de soixante dix-huit
mille francs à cent deux mille. |