Lorsque les Isola prirent leurs fonctions, I'entrée des coulisses
et de l'administration se trouvait rue de Trévise ; il fallait
donc traverser un immeuble privé, ce qui constituait une servitude
pour les locataires. Le propriétaire voulut profiter de la
situation nouvelle pour fixer un droit de passage à quatre
vingt mille francs au lieu de... huit mille ! Les Isola tournèrent
la difficulté en achetant, pour deux cent cinquante mille francs,
un immeuble sis au numéro 16 du passage Saulnier (aujourd'hui
rue du même nom), où ils transférèrent
bureaux, loges et dégagements, tels qu'ils existent à
l'heure actuelle. Le commanditaire des Isola était un boomaker
nommé Jules Dumien, ainsi décrit par Jacques Charles
dans son ouvrage "La Revue de ma vie" : "Physiquement,
Dumien n'avait rien de séduisant : très myope, une moustache
qui poussait droite et dure comme des poils de sanglier, la figure
constellée de petits points noirs. C'était un être
fruste, sans instruction ni éducation, mais doué pour
les chiffres d'une façon extraordinaire".
Les Isola s'en tinrent au genre imposé par M. Marchand, et
respectèrent tous les engagements pris par celui-ci avant leur
arrivée. Ils révélèrent aux Parisiens
: le géant Machnow (2,85 mètres de hauteur) ; la troupe
Price (équilibristes) ; Woodson Wilworth et ses phoques jongleurs
; Mauricia de Tierre, première femme à "boucler
la boucle" en auto ; Rigo et son orchestre tzigane. Ils organisèrent
des combats de lutte auxquels prirent part Raoul Le Boucher, Paul
Pons, Laurent le Beaucairois, Karz Ahmed, Pitlasinsky et Schackmann.
Pour 300.000 francs par mois, somme considérable à l'époque,
la célèbre Anna Judic qui, pourtant ne voulait plus
chanter, fit sa rentrée aux Folies. Les nouveaux directeurs
engagèrent l'artiste lyrique Juliette Simon-Girard, ex-étoile
des Folies Dramatiques, créatrice des Cloches de Corneville
et de La Fille du Tambour-major.
Mais l'idée novatrice des Isola fut de réunir, dès
1902, chants, attractions et danses en un seul et luxueux
spectacle : la revue, genre qui jadis, on s'en souvient, n'avait guère
réussi à Mme Allemand. Bien leur en prit. De ce moment,
encouragés par l'accueil enthousiaste du public, les directeurs
successifs des Folies donnèrent chaque année un nouveau
spectacle.
L'acquisition de la Gaîté-Lyrique, en mars 1903,
incita les Isola à se débarrasser de leurs music-halls
(Parisiana, Olympia et Folies Bergère) au moment même
où ceux-ci connaissaient une situation florissante. Tout en
demeurant propriétaires du bail, ils cédèrent
les Folies le 1er juillet 1905 (moyennant un versement
forfaitaire annuel) à Paul Ruez, créateur de Printania
(Porte Maillot), dont l'ambition était d'étendre son
influence sur les grands établissements du centre.
"Rien ne justifiait, en réalité, la présence
de Ruez à la tête de plusieurs music-halls, car il n'avait
jamais voyagé et ne connaissait rien aux attractions. Il s'illusionna
sur sa propre valeur, se crut le Napoléon du music-hall, mais,
pour lui, Waterloo suivit Wagram de très près"
(J. Charles). Est-ce sous sa direction que se produisit, en 1907,
la Fred Karno Company, troupe fameuse de mimes anglais comptant dans
ses rangs le jeune (dix-huit ans) Charles Chaplin ? Les Folies Bergère
rouvrirent un mois plus tard avec le mime Séverin, dans une
reprise de "Chand d'habits", pantomime de Catulle Mendès,
el le tour de chant de Félix Mayol.
En juin 1908, les Isola, appelés à
de hautes destinées (direction de l'Opéra en projet)
abandonnèrent les Folies à leur administrateur Clément
Bannel (ils conservèrent toutefois des intérêts
dans l'affaire jusqu'en 1913). Jacques Charles, alors
secrétaire des deux frères, nous permet, grâce
à un court portrait brossé dans son ouvrage "La
Revue de ma vie", de faire connaissance avec le nouveau directeur
des Folies : "Bannel était aussi peu représentatif
que possible, car il avait plutôt l'air d'un professeur que
d'un directeur de music-hall. Déjà grisonnant, il portait
barbe et lorgnon, mais c'était un journaliste de bonne école.
Enfin, je découvris bientôt que c'était un être
d'une grande bonté et d'une parfaite honnêteté".
Maurice Chevalier avait tout juste vingt et un ans lorsqu'il débuta
aux Folies en septembre 1909, engagé par Bannel
pour trois saisons consécutives aux appointements respectifs
de 1800, 2000 et 2500 francs par mois. "La direction m'avait
offert de passer un tour de chant dans le spectacle d'attractions
qui ferait l'ouverture de la saison, avant la grande revue d'hiver.
Incommensurable honneur, car on ne prenait jamais de chanteurs français
aux Folies Bergère. On faisait exception pour moi à
cause de mon genre particulier où la danse et le sport agrémentaient
les chansonnettes" (Maurice Chevalier, Ma route et mes chansons).
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