Pendant que se poursuivaient les représentations de cette
"Hyper-revue", Derval mena de pair les importants travaux
de transformation qui allaient bouleverser l'aspect historique des
Folies Bergère. "Ce fut une belle gageure. J'avais décidé
de créer un deuxième balcon, de refaire les murs, les
plafonds, les fondations elles-mêmes... tout cela sans interrompre
les représentations. On voit au music-hall des numéros
d'illusionnistes qui manipulent des boîtes s'insérant
l'une dans l'autre. Ce fut exactement le procédé employé
pour la réfection des Folies. Bien avant l'intervention du
mot "préfabriqué", un nouveau hall et une
nouvelle salle furent construit en atelier : on les apporta morceau
par morceau pour couvrir les anciens murs de l'ancienne galerie. Pour
la façade, nous changeâmes de méthode : un mur
fut construit à l'intérieur du théâtre,
puis, celui-ci terminé, on détruisit l'ancienne façade.
On bâtit alors celle qui devait la remplacer et il ne resta
plus qu'à supprimer le mur provisoire." (P. Derval, Folies
Bergère).
Les travaux, réalisés par les architectes Piollenc et
Morice, durèrent seize mois. La salle, considérablement
agrandie, passa de neuf cent trente à mille sept cent cinquante
places. Une petite salle de trois cents places fut ouverte en sous-sol.
On construisit des vestiaires supplémentaires, des salons de
repos, de correspondance, des cabines téléphoniques,
etc. Le sculpteur Pico exécuta le motif de danse de la façade
moderne ainsi que l'affiche "Art Déco" de la grande
folie, revue d'inauguration des modernes Folies.
Du promenoir légendaire, source de tant d'émotions,
fréquenté par les petites dames du quartier qui venait
y faire leurs "affaires", au "jardin féerique"
hanté par les mêmes solliciteuses, personnes si merveilleusement
décrites par Huysmans ("Elles sont inouïes et elles
sont splendides, lorsque dans l'hémicycle longeant la salle
elles marchent deux à deux, poudrées et fardées,
l'oeil noyé dans une estompe de bleu pâle, les lèvres
cerclées d'un rouge fracassant, les seins projetés en
avant sur des reins sanglés, soufflant des effluves d'opoponax
qu'elles rabattent en s'éventant et auxquels se mêlent
le puissant arôme de leur dessous de bras et le très
fin parfum d'une fleure en train d'expirer à leur corsage."),
à la façade pittoresque dressée de quatorze colonnes
à chapiteaux sculptés, de verrières gigantesque
et d'une multitude de carreaux en croisillons donnant à l'ensemble
l'air d'une brasserie monumentale, ainsi disparurent les Folies-Sari.
Ce charme perdu, cependant, n'altéra pas leur succès.
Et les hésitations des nostalgiques de la Belle Epoque furent
vite bousculées par la cohorte des visiteurs nouveaux venus
des quatre coins du monde.
Les revues se succédèrent. De 1928 à
1934, le nouveau comique-maison, transfuge du vieux caf'conc',
s'appelle André Randall. Florelle rentre en 1932
et ouvre avec La Revue d'amour la série des spectacles écrit
par Maurice Hermite, chef d'orchestre de l'établissement. En
1933, dans les Folies en folie, Miss est de retour
après seize années d'infidélité : "Elle
est propriété nationale. A-t-elle encore cette année
sa démarche qui rappelle celle de Réjane, ses prunelles
couleur de fleur de chicorée, ses longues jambes, sa denture
inattaquable, son gai sourire et son regard sentimentale ?" (Colette,
Le Matin). "Oui, c'est moi, me r'voilà, je m'ramène,
chante Miss interrompue sur son escalier par une formidable ovation
! A cette éblouissante entrée, succède celle
de son partenaire, Fernandel, seul, malheureux, sur la plus haute
marche d'un escalier qui n'en compte que... trois !"
En 1936, Derval alla chercher Joséphine à
New York. Ce fut, En Super-Folies, revue dans laquelle Raymond Dandy
faisait ses débuts sur la scène de la rue Richer, et
pour laquelle un nouveau venu, fraîchement débarqué
de sa Hongrie natale, Michel Gyarmathy, dessina l'affiche. Il signera
toutes les revues des Folies Bergère jusqu'en 1992.
En 1938, il y eût Rita Georg et Damia, en
1939, Jeanne Aubert puis ce fut... la guerre.
Paul et Antonia Derval fermèrent et se réfugièrent
en Normandie. Les Allemands occupèrent les Folies, et manifestèrent
l'intention de rouvrir avec leurs artistes. Pour gagner du temps,
l'administration en place monta hâtivement, à l'économie,
une revue jouée dès le 31 juillet 1940
dans le hall du théâtre, par une troupe de fortune. Après
bien des démarches, Derval, de retour à Paris, obtint
l'autorisation de récupérer son fauteuil, sous la condition
que les programmes affichés soient d'aussi bonne qualité
que par le passé. |