Sur l'emplacement où s'élève
aujourd'hui ce music-hall, on trouvait, au XVIème siècle,
une modeste maison, au milieu d'un petit champ traversé par
une charmante rivière, la Grange-Batelière, au bord
de laquelle venait souvent rêver l'occupant des lieux, un moine,
solitaire et heureux, porté sur le bon vin, son péché
mignon. Sentant sa mort prochaine, sans doute pour se faire pardonner
d'avoir tant sacrifié au culte de Noé, il légua
sa propriété à l'hospice des Quinze-Vingts. Entre
1606 et 1805, ces terrains furent loués à
des maraîchers. Vers 1860, on y construit un
vaste magasin de literie, "Aux Colonnes d'Hercule", très
vite surnommé "Sommier Elastique". En 1867,
dans le numéro de décembre de l'Album des théâtres,
parût cette information : "Est-il vrai qu'on va élever,
rue Richer, à côté du magasin des "Colonnes
d'Hercule", une nouvelle salle de spectacle ?" Déjà
les entrepreneurs sont à l'œuvre.
Ce nouvel établissement, qui ouvrira ses portes fin janvier,
doit inaugurer un genre de spectacle composé d'éléments
divers : opérettes, fantaisies lyriques, pantomimes, chansonnettes,
exercices de gymnastique, etc. Il prendra pour titre : les "Folies
Trévise". Le Duc de Trévise faillit en avoir une
attaque. Du même journal, février 1868 : "On commence
à savoir ce que seront les Folies Bergère qui vont remplacer
les anciens magasins des "Colonnes d'Hercule" au carrefour
des rues Geoffroy-Marie, Richer et Trévise, et qui, pour des
motifs très différents, ont dû renoncer à
prendre le titre de Folies Trévise ou Folies Richer... L'inauguration
de cette nouvelle salle ne doit pas être éloignée,
car le directeur, M. Boislève, a déjà signé
plusieurs engagements, tels ceux de Mlle Chrétienno, M. Cobin,
les deux jeunes Massue, etc., engagements qui courront à partir
du 1er mars prochain." L'architecte Plumeret, inspecteur des
bâtiments de la couronne, dirigea les travaux qui traînèrent
et furent onéreux. L'inauguration eut lieu le 2 mai
1869, avec l'Oracle, saynète de H. Cellot et Ch. Demeuze
; le Docteur Purgandin, petite opérette signée H. Chivot
- A. Duru, musique de Victor Robillard, lui succéda. La salle
était l'une des plus belles du genre. Tout y était large,
spacieux, grandiose, confortable. Deux observations toutefois : "un
trop grand vaisseau, la voix s'y perd" et "un peu plus de
lumière serait nécessaire". L'Eclipse du 16 mai
ironisait dans ce sens : "une salle très ingénieusement
agencée... pour l'acoustique de la pantomime ! Décoration
riche et de bon goût. Un espace suffisant à la circulation
des consommations. Une troupe qui chôme depuis six mois et ne
demande qu'à rattraper ses appointements. Les Folies Bergère
feront certainement beaucoup d 'argent... L'hiver prochain ?"
Une partie des "Colonnes d'Hercule" ayant survécu,
le surnom de "Café des Sommiers Elastiques" fut naturellement
attribué aux Folies Bergère. L'établissement,
pourtant, différait nettement d'un café : en plus des
consommations, il fallait payer un droit fixe d'entrée de 1
franc ou 1,50 franc ; il différait aussi d'un théâtre
puisque, tout en assistant à de véritables spectacles
de scène, les spectateurs avaient la liberté d'aller
et venir, boire et fumer comme dans les cafés.
Si l'on excepte Paul Legrand, mime célèbre, les artistes
qui composaient la troupe d'ouverture n'étaient guère
connus : il y avait le chanteur Jules Reval, créateur au caf'conc'
du genre "ivrogne-raisonneur" ; Adolphe Caillat et Victor
Ratel, comédiens ; et enfin Lucie et Atala Massue qui venaient
du théâtre. Bien que ce music-hall fut le premier ouvert
à Paris, les débuts des Folies laissèrent le
public indifférent. Albert Boisleve, directeur malheureux,
capitula le 13 mars 1870. Pendant le siège
de Paris, la salle servit à des réunions politiques.
Jules Michelet et Henri Rochefort y prirent la parole. Le 21
mars 1871, la Commune à peine proclamée, M.
Durecu rouvrit avec P.L.M., revue d'Henri Buguet jouée par
une troupe improvisée. Durecu ferma dix jours plus tard. Huit
mois passèrent. En novembre, arriva Léon Sari, un grand
directeur, qui venait des Délassements-comiques, petit théâtre
du boulevard du Temple, dont il avait fait l'un des établissements
les plus curieux et les plus brillants de Paris. Etre fin, cultivé,
à l'esprit inventif et généreux, Sari métamorphosa
peu à peu son théâtre. Récupérant
tout ce qui subsistait encore des "Colonnes d'Hercule",
il ajouta un promenoir et, le 15 mai 1875, commencèrent
les travaux d'aménagement d'un hall magnifique juste sur l'emplacement
ou coulait la Grange-Bateliere.
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